Combien de temps dure un deuil ? … et pourquoi il n'existe pas de calendrier à la souffrance
C'est probablement la question que les personnes endeuillées posent le plus souvent.
« Combien de temps vais-je souffrir ? »
Au fond, cette question ne parle pas seulement du temps. Elle traduit surtout une immense fatigue et un profond besoin d'être rassuré. Lorsque la douleur envahit tout, il devient difficile d'imaginer qu'un jour la vie pourra retrouver un certain équilibre.
Pourtant, cette question appelle une réponse qui peut sembler surprenante : Il n'existe pas de durée "normale" du deuil.
Non pas parce que le deuil durerait toujours, mais parce qu'il ne suit jamais le même chemin d'une personne à l'autre.
La véritable question n'est donc peut-être pas : « Combien de temps dure un deuil ? », mais plutôt : « Comment le deuil évolue-t-il au fil du temps ? »
Car ce qui importe n'est pas le nombre de mois écoulés, mais la manière dont la vie se réorganise progressivement autour de cette absence.
Le deuil n'obéit à aucun calendrier
Nous aimerions que le deuil ressemble à une blessure physique : Une fracture consolide en quelques semaines. Une intervention chirurgicale demande plusieurs mois de rééducation. Nous savons, à peu près, combien de temps prendra la guérison.
Le deuil est d'une tout autre nature.
Il ne s'agit pas de guérir de l'amour porté à une personne disparue. Il s'agit d'apprendre peu à peu à vivre dans un monde qui a été profondément transformé par son absence. C'est pourquoi les recherches actuelles décrivent le deuil comme un processus d'adaptation plutôt que comme une maladie.
Le psychologue américain William Worden rappelle d'ailleurs que le travail de deuil consiste progressivement à reconnaître la réalité de la perte, traverser la douleur, apprendre à vivre dans une existence transformée par l'absence et construire une nouvelle relation intérieure avec la personne décédée.
Ces mouvements prennent du temps. Et surtout, ils ne suivent jamais une chronologie identique.
Pourquoi chaque deuil est-il différent ?
Deux personnes peuvent perdre le même jour leur conjoint, leur parent ou leur enfant. Leur cheminement sera pourtant souvent très différent.
Cela ne signifie évidemment pas que l'une aimait davantage que l'autre. La qualité de la relation, les circonstances du décès, l'histoire personnelle, les pertes déjà vécues, la personnalité, le soutien de l'entourage, la santé physique ou encore les contraintes de la vie quotidienne influencent profondément la manière dont chacun traverse cette épreuve.
Autrement dit, le deuil ne dépend pas seulement de la personne qui est morte. Il dépend aussi de toute l'histoire de celui ou celle qui reste. C'est pourquoi il est inutile — et souvent douloureux — de comparer son propre rythme à celui des autres.
La première année : une succession de passages
Les premiers jours sont souvent portés par le choc. Les démarches administratives, les obsèques, la présence de la famille et des amis créent une forme de mouvement qui soutient momentanément la personne endeuillée.
Puis, progressivement, chacun reprend sa vie. Les visites deviennent moins fréquentes. Le téléphone sonne moins. Le silence revient.
C'est souvent à ce moment-là que commence véritablement le travail intérieur du deuil.
Les mois suivants sont jalonnés d'une multitude de « premières fois » : premier anniversaire, premier Noël, premières vacances, premier été, première rentrée scolaire... Chaque événement rappelle que la personne absente ne reviendra plus.
Beaucoup découvrent également une réalité peu connue : le deuil est moins une expérience de tristesse permanente qu'un immense épuisement physique et psychologique. Comme si tout l'organisme mobilisait une énergie considérable pour intégrer cette nouvelle réalité.
Le deuil avance par vagues
Il existe une idée très répandue selon laquelle le deuil devrait progressivement diminuer, de manière régulière. L'expérience montre exactement le contraire.
Une journée peut sembler relativement paisible. Puis une chanson, une photographie, un parfum, un lieu ou une date anniversaire font brutalement resurgir la douleur.
Beaucoup pensent alors :
« Je croyais aller mieux... je retombe en arrière. »
En réalité, il n'y a pas de retour en arrière.
Les psychologues Margaret Stroebe et Henk Schut ont montré que le deuil évolue selon un mouvement d'oscillation permanent entre des moments où nous sommes pleinement confrontés à la perte et d'autres où nous retrouvons progressivement un contact avec la vie. Ces vagues sont normales. Elles constituent même l'un des moteurs du processus d'adaptation.
Le deuil n'est pas un détachement : c'est une transformation du lien
Pendant longtemps, on a pensé que « faire son deuil » signifiait peu à peu se détacher de la personne disparue, jusqu'à réussir à vivre sans elle. Aujourd'hui, la recherche nous invite à regarder les choses autrement.
Les travaux de Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman ont profondément renouvelé notre compréhension du deuil. Ils montrent que la plupart des personnes ne cessent jamais d'être liées intérieurement à celui ou celle qu'elles ont perdu.
Et c'est probablement une bonne nouvelle. Car le véritable travail du deuil n'est pas d'oublier. Il n'est pas d'effacer. Il n'est pas de couper les liens. Il consiste à transformer une relation vécue dans la présence en une relation vécue dans l'absence.
Au début du deuil, l'absence envahit tout. Chaque souvenir fait mal. Chaque objet rappelle la perte. Puis, très progressivement, quelque chose se transforme. Les souvenirs cessent peu à peu d'être uniquement douloureux.
La personne continue d'habiter notre vie intérieure, mais autrement. Nous lui parlons parfois intérieurement. Nous pensons à ce qu'elle aurait dit. Nous poursuivons certaines valeurs qu'elle nous a transmises. Nous continuons à l'aimer. Et cela est parfaitement sain. Il ne s'agit pas d'entretenir une illusion. Il s'agit de reconnaître que les liens d'amour les plus profonds ne disparaissent pas avec la mort. Ils changent de forme. Cette idée est profondément rassurante. Car elle libère de la culpabilité que beaucoup ressentent lorsqu'ils pensent encore très souvent à la personne disparue plusieurs années après son décès.
Continuer à aimer n'empêche pas de continuer à vivre. Au contraire. C'est souvent parce que ce lien intérieur devient progressivement apaisé que la vie peut recommencer à circuler.
Quand la durée devient-elle préoccupante ?
Ce n'est pas le nombre de mois ou d'années qui permet de dire si un deuil évolue normalement.
Certaines personnes souffrent encore profondément plusieurs années après une perte tout en continuant à investir progressivement leur existence. À l'inverse, d'autres restent totalement paralysées quelques mois seulement après le décès. Le véritable critère n'est donc pas le temps. Il est l'évolution.
La personne retrouve-t-elle progressivement quelques élans de vie ? Peut-elle encore éprouver du plaisir, même fugitivement ? Continue-t-elle à prendre soin d'elle, à maintenir quelques relations, à envisager certains projets ?
À l'inverse, un accompagnement professionnel mérite d'être proposé lorsque la souffrance demeure totalement envahissante, que l'isolement s'accentue, que les gestes essentiels du quotidien deviennent impossibles ou que des idées suicidaires apparaissent.
Demander de l'aide ne signifie jamais que l'on fait « mal son deuil ». Cela signifie simplement que cette blessure est devenue trop lourde pour être portée seul.
Avancer à son rythme
Il n'existe ni bonne durée, ni mauvais rythme. Le deuil n'est pas une performance. Le seul véritable repère est peut-être celui-ci :
La vie recommence-t-elle, très lentement, à circuler malgré la douleur ?
Cette vie revient rarement de façon spectaculaire. Elle réapparaît dans de minuscules mouvements. Une promenade. Un repas partagé. Une nuit un peu plus paisible. Un éclat de rire qui surprend. L'envie de reprendre un projet. Le plaisir de regarder un coucher de soleil.
Tous ces petits moments ne signifient pas que l'amour disparaît. Ils montrent simplement que la vie retrouve progressivement sa capacité à coexister avec l'absence.
Une dernière chose...
Si vous êtes actuellement en deuil, j'aimerais simplement vous laisser avec cette idée.
Ne mesurez pas votre chemin au temps qui passe. Ne vous comparez pas aux autres. Ne cherchez pas à savoir si vous êtes « en avance » ou « en retard ». Demandez-vous simplement, de temps en temps :
« Est-ce que, malgré tout, la vie trouve encore un peu de place en moi aujourd'hui ? »
Si la réponse est parfois « oui », même très discrètement, alors le travail du deuil est déjà en marche. Il ne vous conduit pas à oublier la personne que vous aimez. Il vous conduit, peu à peu, à continuer de vivre avec elle autrement.
Et c'est peut-être cela, au fond, la plus belle définition du travail de deuil

