Vivre le deuil
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Deuil et travail : vivre son deuil dans le milieu professionnel

Perdre un être cher bouleverse toute une existence. Pourtant, quelques jours seulement après les obsèques, beaucoup de personnes reprennent le chemin du travail. Les congés prévus par la loi sont souvent très courts, les responsabilités professionnelles demeurent, les dossiers s'accumulent et, très vite, la vie semble exiger que tout reprenne son cours.

Or le psychisme n'obéit pas au calendrier de l'entreprise.

Le travail reprend souvent au moment même où le deuil commence véritablement.

Les premiers jours qui suivent le décès sont fréquemment marqués par une forme de sidération. Les démarches administratives, l'organisation des obsèques, la présence de la famille et des proches occupent l'esprit et procurent parfois un sentiment d'être « porté » par les événements. Puis, progressivement, chacun retourne à sa vie. Le silence revient. La réalité de l'absence s'impose avec une force nouvelle. C'est souvent à ce moment-là que débute véritablement le travail intérieur du deuil.

Pour beaucoup, cette période coïncide précisément avec la reprise de l'activité professionnelle. C'est pourquoi tant de personnes me disent en consultation :

« Je pensais que le plus difficile était derrière moi. En reprenant le travail, je découvre que c'est maintenant que tout devient réellement douloureux. »

Cette expérience est extrêmement fréquente.

Elle ne traduit ni une fragilité particulière ni une incapacité à faire face. Elle rappelle simplement que le temps du deuil est différent du temps social.

Le travail peut être à la fois un soutien… et une épreuve

Reprendre son activité professionnelle suscite souvent des sentiments très contradictoires.

Certaines personnes éprouvent un profond soulagement à retrouver un cadre connu, des horaires, des collègues, des tâches concrètes. Le travail offre alors une respiration. Pendant quelques instants, l'esprit se concentre sur autre chose que la perte. Cette alternance entre confrontation à la douleur et retour progressif à la vie quotidienne est aujourd'hui bien connue des psychologues. Les travaux de Margaret Stroebe et Henk Schut ont montré que le deuil évolue précisément grâce à cette oscillation permanente entre les moments où nous sommes pleinement confrontés à l'absence et ceux où nous retrouvons progressivement un contact avec la vie.

Dans cette perspective, reprendre le travail peut constituer une étape utile du processus de deuil.

Mais cette reprise peut également être éprouvante.

D'autres personnes vivent leur retour comme une violence supplémentaire. Elles ont l'impression que le monde continue à tourner alors que leur propre existence s'est arrêtée. Elles se sentent contraintes de sourire, de répondre aux sollicitations, d'être efficaces, alors qu'intérieurement elles ont le sentiment de ne plus disposer de l'énergie nécessaire pour accomplir les gestes les plus simples.

Ces deux expériences sont parfaitement légitimes.

Le travail n'est ni un remède au deuil, ni un obstacle systématique. Tout dépend du moment où intervient la reprise, de la nature du métier exercé, du soutien reçu dans l'entreprise et, bien sûr, de l'histoire personnelle de chacun.

Pourquoi est-il si difficile de travailler lorsqu'on est en deuil ?

L'une des découvertes les plus déstabilisantes pour les personnes endeuillées est de constater qu'elles ne fonctionnent plus comme auparavant.

Elles oublient un rendez-vous important. Relisent plusieurs fois le même courrier sans parvenir à le comprendre. Éprouvent des difficultés à prendre une décision pourtant simple. Ont l'impression d'être constamment « dans le brouillard ».

Beaucoup s'inquiètent alors : « Est-ce que je suis en train de perdre mes capacités ? » - La réponse est presque toujours non.

Le deuil mobilise une quantité considérable de ressources psychiques. Une partie importante de notre énergie mentale est consacrée, souvent à notre insu, à tenter d'intégrer une réalité profondément bouleversante : celle de l'absence définitive d'une personne essentielle.

Les recherches en psychologie et en neurosciences montrent que cette mobilisation peut temporairement affecter les capacités de concentration, l'attention, la mémoire de travail ou encore la rapidité de certaines prises de décision.

Ces difficultés sont généralement transitoires. Elles ne signifient pas que l'on devient moins compétent. Elles témoignent simplement du travail psychique considérable que représente un deuil.

La fatigue : le symptôme le plus méconnu du deuil

Lorsque l'on parle du deuil, on pense spontanément à la tristesse.

Pourtant, au fil de plus de trente années d'accompagnement, j'ai constaté que le symptôme dont les personnes me parlent le plus souvent est un autre : l'épuisement.

Beaucoup décrivent une fatigue profonde, inhabituelle, qui ne disparaît pas après une nuit de sommeil. Elles se lèvent déjà fatiguées. Les tâches qui leur demandaient auparavant peu d'efforts deviennent éprouvantes. La moindre réunion paraît interminable. Le simple fait de répondre à plusieurs sollicitations successives peut sembler insurmontable.

Cette fatigue est parfaitement normale. Le deuil sollicite en permanence notre organisme. Le sommeil est souvent perturbé. Les émotions sont intenses. Le cerveau travaille continuellement à intégrer une réalité qui lui paraît encore impensable. Comme lors d'une longue convalescence, une immense quantité d'énergie est mobilisée pour permettre cette adaptation.

Comprendre cela est souvent très rassurant. La personne cesse de s'accuser de manquer de volonté ou d'être devenue paresseuse. Elle comprend que son organisme accomplit un travail invisible mais considérable.

Accepter de ne pas être immédiatement celui ou celle que l'on était

Le monde professionnel valorise naturellement l'efficacité, la disponibilité et la performance. Or le deuil vient temporairement fragiliser ces capacités.

Cette réalité est parfois difficile à accepter, surtout pour les personnes très investies dans leur métier. Beaucoup continuent à s'imposer les mêmes exigences qu'avant le décès. Elles souhaitent retrouver immédiatement leur niveau habituel de concentration, leur capacité à prendre des décisions rapides ou à gérer plusieurs dossiers simultanément.

Cette attente est souvent source d'une souffrance supplémentaire. Car il est rare que le fonctionnement psychique redevienne immédiatement identique.

Pendant quelque temps, il est souvent nécessaire d'accepter un autre rythme. Fractionner les tâches importantes. Faire des pauses plus régulières. Noter davantage les informations pour compenser les difficultés de mémoire. Reporter certaines décisions lorsqu'elles peuvent attendre. Hiérarchiser les priorités. Accepter également de demander de l'aide lorsque cela est nécessaire.

Ces ajustements ne sont pas des signes de faiblesse. Ils correspondent à une forme de bienveillance envers soi-même. De la même manière qu'on ne demanderait pas à une personne sortant d'une longue maladie de reprendre immédiatement un marathon, il est souvent irréaliste d'attendre de soi le même niveau de performance quelques semaines seulement après un deuil majeur.

Et paradoxalement, cette attitude de réalisme permet souvent de retrouver plus rapidement un équilibre durable.

Le deuil transforme parfois notre regard sur le travail

Une autre expérience revient fréquemment au cours des mois qui suivent une perte importante.

Le travail lui-même semble avoir changé de sens.

Certaines personnes, jusque-là très investies dans leur carrière, découvrent que ce qui leur paraissait essentiel ne l'est plus autant. D'autres éprouvent le besoin de ralentir. Certaines envisagent une reconversion professionnelle. D'autres, au contraire, trouvent dans leur métier une source nouvelle d'engagement et de sens.

Ces questionnements ne doivent pas être considérés comme des décisions à prendre dans l'urgence. Le deuil agit souvent comme un révélateur. Il nous confronte à notre propre finitude. Il nous oblige à revisiter nos priorités, nos valeurs, notre manière d'habiter le temps. Il n'est donc pas étonnant qu'il transforme aussi notre rapport au travail.

Pour beaucoup, cette évolution ne se manifeste pas immédiatement. Elle apparaît progressivement, au fil des mois, lorsque la douleur commence à laisser un peu plus de place à la réflexion.

Il est alors souvent préférable de se laisser du temps avant d'engager des changements professionnels majeurs, tout en accueillant avec intérêt les questions nouvelles qui émergent. Elles disent souvent quelque chose d'essentiel sur la personne que nous sommes en train de devenir après cette épreuve.

Faut-il parler de son deuil à son employeur ou à ses collègues ?

C'est une question qui revient très souvent : Faut-il expliquer ce que l'on traverse ? Ou vaut-il mieux préserver sa vie privée et essayer de reprendre son activité comme si de rien n'était ?

Il n'existe pas de réponse universelle.

Certaines personnes éprouvent le besoin de partager rapidement ce qu'elles vivent. Elles souhaitent que leurs collègues comprennent pourquoi elles sont moins disponibles, plus fatiguées ou plus émotives.

D'autres, au contraire, ressentent le besoin de protéger leur intimité. Elles craignent d'être réduites à leur deuil, de susciter la pitié ou de devoir répondre à des questions auxquelles elles n'ont pas envie de répondre.

Toutes ces attitudes sont légitimes. L'important est que ce choix soit le vôtre. Vous n'avez aucune obligation de raconter votre histoire.

Vous pouvez simplement dire :

« Je traverse actuellement une période personnelle difficile. Il est possible que je sois un peu moins disponible pendant quelque temps. Merci de votre compréhension. »

Quelques mots suffisent souvent.

Lorsque la relation de confiance existe avec un responsable ou un collègue proche, il est parfois utile d'expliquer davantage ce que le deuil peut entraîner : une fatigue inhabituelle, des difficultés de concentration, une plus grande sensibilité émotionnelle. Cette explication permet souvent d'éviter des malentendus. Elle aide les autres à comprendre que certains changements de comportement ne traduisent ni un désengagement professionnel ni un manque de motivation.

À l'inverse, si vous sentez que votre environnement de travail n'est pas suffisamment sécurisant, vous avez parfaitement le droit de rester discret.

Le deuil appartient à votre histoire. C'est à vous de décider ce que vous souhaitez partager.

Les collègues ne savent souvent pas comment réagir

L'embarras que l'on rencontre au travail n'est généralement pas lié à un manque de bienveillance. Il provient surtout d'un profond sentiment d'impuissance.

Face à une personne endeuillée, beaucoup craignent de dire une maladresse. D'autres préfèrent éviter le sujet pour ne pas « remuer le couteau dans la plaie ». Certains changent brusquement de conversation lorsque le défunt est évoqué.

Ces réactions sont compréhensibles. Mais elles peuvent être douloureusement vécues par la personne endeuillée. Car l'une de ses plus grandes peurs est souvent que celui ou celle qu'elle a perdu disparaisse aussi de la mémoire des autres.

Contrairement à une idée très répandue, parler de la personne décédée ne ravive pas une douleur qui serait endormie. La personne endeuillée pense déjà à elle chaque jour. Ce qui lui fait souvent du bien, c'est de constater que les autres continuent eux aussi à s'en souvenir.

Un simple : « Je pensais à ton mari l'autre jour... » ou « Je me souviens encore de ce qu'elle nous disait... » peut avoir une immense valeur.

À l'inverse, certaines phrases, pourtant prononcées avec de bonnes intentions, risquent de blesser :

« Il faut être fort. »

« Le temps arrangera tout. »

« Tu dois tourner la page. »

« Il faut penser à autre chose. »

« Heureusement que tu reprends le travail, cela va te changer les idées. »

Ces paroles cherchent souvent à encourager. Mais elles donnent parfois à la personne endeuillée le sentiment que sa souffrance dérange ou devrait déjà être terminée.

Très souvent, quelques mots simples sont beaucoup plus aidants : « Je pense à toi. », « Je suis heureux de te revoir. », « Si tu as besoin de parler, je suis là. »,

Il n'est pas nécessaire de trouver les mots parfaits. Une présence sincère vaut infiniment mieux qu'un discours maladroit.

Quel rôle pour le manager et les ressources humaines ?

Le retour au travail constitue un moment particulièrement délicat.

Le manager et les responsables des ressources humaines ne sont évidemment pas des thérapeutes. Ce n'est pas leur rôle. En revanche, ils peuvent contribuer de façon très importante à rendre cette reprise plus humaine.

Tout commence souvent avant même le retour. Prendre contact avec le salarié, lui exprimer simplement son soutien, lui demander comment il envisage sa reprise, lui rappeler qu'il pourra échanger s'il rencontre des difficultés : ces gestes témoignent d'une véritable attention.

Au moment du retour, il est souvent utile de convenir avec la personne de ce qu'elle souhaite partager avec ses collègues. Certaines préfèrent que toute l'équipe soit informée. D'autres souhaitent au contraire préserver leur intimité. Là encore, leur choix mérite d'être respecté.

Durant les premières semaines, quelques ajustements peuvent parfois être envisagés lorsque l'organisation le permet : alléger temporairement certaines responsabilités, éviter les déplacements particulièrement éprouvants, accorder davantage de souplesse dans les délais ou prévoir un point régulier avec le manager.

Il ne s'agit pas de placer la personne sous protection permanente. Il s'agit simplement de reconnaître qu'elle traverse une période exceptionnelle.

L'une des erreurs les plus fréquentes consiste à penser que tout est rentré dans l'ordre après quelques semaines. Or l'expérience clinique montre exactement l'inverse. Très souvent, les moments les plus difficiles surviennent plusieurs mois après le décès, lorsque le soutien de l'entourage s'estompe et que la personne mesure pleinement ce que cette perte a changé dans sa vie.

Un manager attentif n'est pas seulement celui qui prend des nouvelles le premier jour. C'est aussi celui qui continue à le faire discrètement plusieurs mois plus tard.

Lorsque le travail devient durablement impossible

Chez la très grande majorité des personnes, les difficultés professionnelles diminuent progressivement au fil des mois. La concentration revient. La fatigue s'atténue. Les capacités d'organisation se rétablissent.

Mais il arrive parfois que la souffrance reste si intense qu'elle compromet durablement l'activité professionnelle. Les erreurs se multiplient. L'absentéisme augmente. La personne ne parvient plus à prendre de décisions. Chaque journée de travail devient une épreuve. Ces situations ne signifient pas nécessairement que le deuil est « anormal ». Elles invitent en revanche à s'interroger.

Le deuil a-t-il rencontré d'autres difficultés ? Une dépression s'est-elle installée ? Les circonstances du décès étaient-elles particulièrement traumatiques ? La personne est-elle confrontée à d'autres facteurs de vulnérabilité ?

Lorsque la souffrance reste durablement envahissante ou compromet sérieusement la vie professionnelle, il est important de ne pas rester seul.

Quand consulter ?

Il n'existe pas de moment idéal pour demander de l'aide. Certaines personnes ressentent très tôt le besoin d'être accompagnées. D'autres consultent plusieurs mois après le décès, lorsque l'épuisement devient trop important ou que les difficultés professionnelles persistent.

Toutes ces démarches sont légitimes. Consulter ne signifie pas que l'on est incapable de faire son deuil. Cela signifie simplement que cette épreuve est devenue trop lourde à porter seul. Votre médecin traitant pourra évaluer votre état de santé général et vous orienter si nécessaire. Un psychologue, un psychothérapeute ou un psychiatre formé au deuil pourra vous aider à comprendre ce que vous traversez, à lever certains blocages éventuels et à retrouver progressivement un mouvement là où tout semble figé.

Demander de l'aide est souvent un acte de responsabilité envers soi-même. Et parfois aussi envers ceux qui nous entourent.

Quelle est la place de la plateforme Une lumière dans ma nuit ?

Les difficultés rencontrées dans le monde professionnel font partie des nombreuses situations concrètes abordées dans les parcours d'accompagnement proposés sur Une lumière dans ma nuit.

Comprendre pourquoi la concentration diminue, reconnaître l'épuisement propre au deuil, apprivoiser les vagues émotionnelles, retrouver progressivement confiance en ses capacités ou apprendre à respecter son propre rythme sont autant de thèmes développés au fil des vidéos, des exercices et des ressources pratiques.

Pour beaucoup de personnes, ces contenus constituent un soutien précieux. Ils permettent de mieux comprendre ce qui se passe intérieurement, de mettre des mots sur des expériences parfois déroutantes et de se sentir moins seul face aux difficultés du quotidien.

Cependant, il est important de rappeler que la plateforme n'a pas vocation à remplacer un accompagnement professionnel lorsque celui-ci est nécessaire.

Si le deuil devient particulièrement complexe, si la souffrance entraîne une désorganisation importante de la vie personnelle ou professionnelle, ou si apparaissent des signes de dépression sévère ou des idées suicidaires, il est essentiel de consulter un professionnel de santé.

Dans ces situations, la plateforme trouve pleinement sa place comme complément d'un suivi médical ou psychologique. Beaucoup de personnes associent d'ailleurs les deux démarches : elles bénéficient d'un accompagnement thérapeutique personnalisé tout en utilisant les ressources de la plateforme entre les consultations pour approfondir leur compréhension du deuil et disposer d'outils concrets dans leur vie quotidienne.

Une dernière chose…

Le monde du travail nous demande d'être disponibles, efficaces, concentrés.

Le deuil nous oblige, lui, à accomplir un immense travail intérieur, silencieux et invisible.

Pendant quelque temps, ces deux réalités peuvent sembler difficiles à concilier.

Si vous vous sentez moins performant aujourd'hui, ne concluez pas trop vite que vous êtes devenu moins compétent. Vous êtes avant tout une personne qui traverse l'une des épreuves les plus exigeantes de l'existence. Avec le temps, la plupart des personnes retrouvent leurs capacités professionnelles.

Certaines découvrent même une manière nouvelle d'habiter leur métier, plus fidèle à ce qu'elles sont devenues. Car le deuil ne transforme pas seulement notre rapport à ceux que nous aimons. Il transforme souvent notre rapport au temps, au travail, à la réussite et au sens que nous souhaitons donner à notre vie.

Cette transformation demande du temps. Elle mérite d'être respectée.

Et surtout, elle ne devrait jamais avoir à être traversée dans la solitude.

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